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vendredi 28 mars 2008
Édito
UN SITE INTERNET SUR LA COOPÉRATION.. !?

. . Mars 2008 .

Quarante ans après l’année la plus créatrice du vingtième siècle, il nous a semblé que l’idée de coopération était bien peu évoquée dans les discours électoraux, économiques ou sociaux pas plus d’ailleurs que lors de diners en ville. La chute du mur de Berlin, et l’effarant effondrement du monde soviétique qui s’en est suivi, a semble-t-il sonné le glas dans les pays développés de l’idée de “collectif de production”, comme si l’Union Soviétique en était la seule possibilité, et que l’URSS étant disparue, le concept de collectif de production était ensevelie avec elle. De nos jours, dans les revues économiques comme dans les stages de gestion des chambres des métiers ou des écoles de commerce, l’entreprise, c’est l’entreprise individuelle, avec à sa tête un chef, et dégoulinant des hautes sphères de la “responsabilité” au terre à terre de “l’éxecution”, la pyramide de fer du “management”. Le chef de cette entreprise est un homme, (rarement une femme) providentiel, qui sait à la fois gérer, comprendre, réaliser, organiser, prévoir, se sacrifier et sans doute de nombreuses autres choses. En somme, l’entreprise, c’est une rencontre magique entre un sur-homme et un destin économique personnel. Et si par extraordinaire, d’autres humains venaient à être embauchés dans cette entreprise et y produisaient des biens dans le cadre mis en place par son “créateur”, c’est en quelque sorte par délégation de la substance et de la vitalité du chef. L’esprit, le désir, ou la nécessité, de la coopération sont-ils morts ? Le discours vantant les mérites de la résignation à un mode de production forcément autoritaire ( même poli), forcément marchand, forcément publicitaire a-t-il définitivement formaté les six milliards d’êtres humains ?

Ecologie ou économie ?

Ces questions sont peut-être beaucoup plus d’actualité qu’il n’y paraît, parce que nous traversons présentement des temps inquiétants. En effet pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nous entrons dans une crise écologique planétaire. C’est d’autant plus dur pour les humains que certains d’entre eux nous, en sont les responsables. Mais c’est encore plus dur par le fait que l’idéologie qui a permis le gigantesque accroissement de production des deux derniers siècles dans les pays industrialisés, reposait sur le culte de la puissance croissante de l’homme face à la nature. Et il n’est pas impossible que cette idéologie, résumée dans le mot “progrès”, soit au bord de la faillite. Le cerveau, ce magnifique organe dont nous sommes si fiers et qui nous distingue si bien des vils animaux, était capable de penser des outils qui nous permettaient de nous extraire de notre malheureuse condition d’animal terrestre. Partie d’un silex taillé, la technologie, colonne vertébrale quasi religieuse du “progrès”, nous a permis de mettre un pied sur la lune. Avec les avions nous échappons à la gravité, avec le téléphone portable nous échappons à la localisation, avec le commerce mondial nous échappons aux courbatures du travail agricole, etc.... La crise écologique actuelle, qui n’en est vraisemblablement qu’à son début, sonne comme un retour de manivelle en pleine poire à cette tentative d’évasion généralisée. Ce qui est presque étonnant, tellement le “progrès” avait su découper en tranches bien séparées la réalité, c’est que cette crise écologique en vient à contaminer l’économie mondiale. Cette dernière, fragilisée par ses propres tourments, vire à la jaunisse. Le baril est à 110 dollars parce que l’homo sapiens sapiens, l’homme qui sait qu’il pense, intègre qu’il y a des profits réalisables sur l’idée que la planète est limitée. La connaissance de sa finitude suffit à faire flamber le baril, qui n’ a d’empathie que pour celles et ceux qui sont solvables. Le blé, le maïs suivent aussi cette voie. Qu’importe le millard d’humains sans abri et les deux millards mal nourris, l’économie marchande a mieux à faire qu’à se préoccuper du bonheur commun. Le problème pour celles et ceux, qui au nom de la défense des consommateurs en demandent toujours plus, c’est que d’une part, il va falloir se lever tôt pour trouver un endroit sur la planète libérée de la spéculation, et d’autre part la planète n’en peut plus d’avoir à digérer les déchets émis pour mettre à disposition des consommateurs des produits de consommation ardemment convoités. Crise écologique et crise économique se liguent donc pour défier les cultures humaines jusque là bien établies.

Coopérer ou collaborer ?

Lors de la récente survenue d’un nouveau président de la république en France, nous avons appris que finalement le premier ministre n’était qu’un “collaborateur” parmi d’autres. Ce mot a été vécu comme humiliant par celui à qui il était destiné. Or ce mot est tout ce qui a de plus banal dans le discours sur le “travail”. Chaque chef de quelque chose ou de quoique que ce soit possède des “collaborateurs”. D’après Alain Rey et son dictionnaire historique de la langue française, “collaborer”est un emprunt tardif (1830) au bas latin collaborare “travailler avec qqn”, de cum “avec” et de laborare “travailler”. Repris avec le sens propre de “travailler avec” le mot a développé sous l’occupation allemande de 1940-1945 la valeur particulière de “coopérer avec l’ennemi”. “Coopération”, toujours selon A. Rey est emprunté vers 1435 au dérivé latin chrétien cooperatio “part prise dans une oeuvre commune” (en parlant de Dieu). Il a pris ultérieurement sa spécialisation économique (1828) par calque de l’anglais cooperation. Ce dernier est un terme employé par le réformateur Robert Owen (1771-1858) pour désigner sa méthode de gestion des entreprises fondée sur la répartition du profit en fonction de la participation de chacun. R. Owen tenait ce mot de Calvin, « coopérateur de Dieu ».

Il se trouve donc qu’étymologiquement “coopération” a un lien très fort avec “oeuvre” (opus) alors que collaboration a un lien plutôt fort avec “labeur” (labor) Labor, c’est le travail avec l’idée d’effort fatigant, de peine. Le mot semble apparenté à labare “glisser” et devait signifier à l’origine “charge sous laquelle on chancelle”. Col-laborer pourrait être entendu comme “chanceler sous la même charge” Opus désigne le travail en tant que résultat, produit concret du travail. Il est lié à ops “abondance, ressource, aide, assistance”. Co-opérer signifierait donc plutôt “accomplir une oeuvre avec l’abondance des autres”.

Annah Arendt dans sa “Condition de l’homme moderne” développe l’idée d’une double série de concepts philosophiques. D’un côté nous avons Consommation-destruction / homo laborans / travail / réification / possession et de l’autre se trouve en miroir Usage / homo faber / oeuvre / reproduction / utilité. D’un côté un humain qui peine à faire sous la contrainte du labor un produit de consommation destiné à la possession et donc à la consomption, et d’un autre un humain qui s’exprime en créant un opus, utile pour ses usagers, destiné à la reproduction. On a bien envie d’ajouter dans ces séries les mots collaborer et coopérer....

La coopération n’est donc pas vraiment une idée neuve. Mais c’est une idée utile. Exactement comme la terre fertile, l’air propre, l’eau limpide, les villages chaleureux, les fruits gouteux, etc sont des idées anciennes mais Ô combien plaisantes.... Et peut-être la coopération sera-t-elle plus qu’utile pour les années à venir. C’est en tous cas ce que nous croyons.

Un site internet sur la coopération... !?

Il y a certainement de par le monde des milliers de sites et des milliards de signes sur papier ou sur informatique qui font la promotion de l’entreprise individuelle et de l’homme prétendument providentiel qui l’accompagne, pourquoi n’y aurait-il pas de site faisant la promotion de la production collective et des coopérateur-trice-s qui l’accomplissent ? Il nous semble que les jeunes souhaitant entrer dans la vie active ne soient pas emporté-e-s par un enthousiasme fou en pensant à l’avenir professionnel qu’on leur propose. Entrer dans la vie active avec des baïonnettes dans les reins ne paraît pas l’augure le plus euphorisant pour un-e jeune diplômé-e. Et si la coopération réelle était une idée qui en vaille la peine ? Nous ne saurions finir ce texte de présentation sans parler de Jean Malaquais qui dans “Planète sans visa” raconte résistance et collaboration dans une coopérative de production, à Marseille dans les années de l’occupation allemande. C’est un roman pas assez connu, paru en 1948. Mais dont l’actualité est on ne peut plus vivante.


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